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Venu à Reims dessiner une rose pour une cuvée Mumm, Tsougouharu  Foujita, artiste et fils de samouraï y rencontre Dieu. Léonard le  baptisé édifie alors une petite chapelle rue du Champ de Mars.

Mardi 18 octobre 1966.-D'inspiration romane,  "simple, majestueuse ", la petite chapelle paraît bien modeste dans le joli parc de la  rue du Champ de Mars. Deux cloches sonnent à toute volée,  résonnent dans le ciel maussade. Où va t-on y mettre les 300  invités dont la plupart sont venus tout spécialement de Paris par  autorail spécial? Tout le monde se presse pour voir "le chef  d'oeuvre de reconnaissance et de piété " pensé, et décoré par le  peintre Léonard Foujita dont la conversion au christianisme, à Reims, a été largement commenté par la presse. Petit retour en  arrière.

"J'ai senti s'ouvrir mon âme"

Rien ne prédestinait l'artiste, noceur et septuagénaire  Tsougouharu Foujita, (en japonais " héritier de la paix et champ de  glycines " )a rencontré Dieu un jour . A Reims. 

Athée, Foujita avait bien peint " une descente de croix " , " Une  mise au tombeau " mais et comme une révélation, c'est à Reims où il  était venu rencontrer René Lalou, président de GH Mumm qu'il " a  senti s'ouvrir son âme."

De la conversion au baptême, les choses n'ont pas traîné. Et un  tableau de " La vierge de la vigne " aux blancs nacrés dans le  coffre de sa Cadillac; en quelque sorte, offrande pour la  cathédrale,  il débarque le 13 octobre 1959 avec sa troisième  femme à l'hôtel du " Lion d'Or " . 

Le lendemain, rempli d'humilité, le petit homme aux lunettes à écailles et aux cheveux blancs, accompagné par son épouse Kimiyo  se présente sous la rosace de Notre-Dame. C'est là en présence de  leurs deux témoins René Lalou et Mme François Taittinger, et  devant Mgr Béjot, qu'ils " renoncent à Satan ."

Devenus chrétiens  par les eaux du baptême, confirmés, Tsougouharu et Kimiyo Foujita  qui ont communié se prénomment désormais  " Léonard  " et  Marie-Ange " . Et le rêve de l'artiste, un jour de décorer une  église va se réaliser. Grâce à la fondation René Lalou.

Une oeuvre éternelle

Fruit de nombreux croquis, d'une intense correspondance avec  l'architecte Maurice Clauzier, Foujita peaufine le projet. Nef de  trois travées, abside demi arrondie, sur un terrain appartenant à Mumm, l'édifice avance vite ensuite. Charles Marq l'habille de  vitraux dessinés par Léonard, les couvreurs posent 16.000 tuilots,  le sculpteur Chiquet s'applique sous la férule de l'artiste. Les  Compagnons du Tour de France réalisent une superbe grille en fer  forgé. Le 18 mai 1966 Foujita débarque à Reims. " A nous deux le  mur." L'artiste s'est lancé un nouveau défi: à partir de l'Ancien  et du Nouveau Testament, il va réaliser une fresque de 100 m2:  " une oeuvre éternelle, humble, simple et noble tout à la fois,   dans un lieu reposant ou on aime à venir très souvent. "  

Durant 90 jours, à raison de 12 heures par jour, Léonard travaille  et travaille encore. Si bien que le 18 octobre suivant, les  personnalités peuvent admirer " la chapelle Notre-Dame de la Paix   "et l'oeuvre sobre et grandiose à la fois, aux couleurs bleu,  blanc et ocre bénie par Mgr Béjot. " Dans Reims cité martyre, ou  fut signée la fin de la guerre, notre humble clocher de la rue du  Champ de Mars est une manière de défi, un appel passionné à la  protection divine  et à la sagesse humaine" invoque M.Lalou. En  écho, Yves Gandon, des Écrivains Français lui répond: " Du mémorial  d'Hiroshima à Notre-Dame de la Paix, il me paraît qu'un lien secret s'est tissé, celui de l'amitié, de la fraternité entre  homme de toutes races et de toutes couleurs. "  

Noël 1966: les clefs de la chapelle sont  officiellement remises à la ville avec promesse que les recettes d'éventuels droit d'entrée iraient aux oeuvres charitables et aux ouvriers cavistes.

L'adieu aux larmes

Des obsèques émouvantes sont organisées à  la cathédrale pour  l'artiste, l'ami, décédé le 19 janvier  . Inhumé au cimetière du Nord quelques jours, Léonard Foujita est transféré  huit mois plus tard dans un caveau creusé sous la chapelle Notre-Dame de la Paix, au pied de " la Cène " .

Il n'y restera. Léonard n'ayant pas fait connaître ses dernières  volontés, c'est son épouse qui règle la succession. Exige que les  cendres de son conjoint soient emmenées à Villiers-le Bâcle. 

"Le maire de Reims n'avait pas le droit de faire exhumer les  restes de Foujita " s'émeut l'association des Amis de Foujita qui  porte l'affaire au Tribunal administratif. Le jugement tombe: le  maire n'était pas en droit de s'y opposer.

Finalement Foujita revint à Reims, inhumé dans sa petite chapelle. Il repose auprès de son épouse qui, dit-on, avait trouvé dans les archives de son mari son souhait d'être enterré à Reims.

Chaque année, pour célébrer l'anniversaire de l'explosion atomique  d'Hiroshima "Le Mouvement pour la paix" se retrouve dans la petite  chapelle.  Pour que plus jamais, cela n'arrive. 

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Le samouraï débarque à Paris

 Natif de Tokyo où il avait vu le jour en 1886, fils de samouraï,  formé à l'Académie impériale des Beaux-Arts, Foujita s'ennuie au  pays à peindre des récits de batailles. Par contre, il sait qu'à  Paris, capitale des arts, c'est l'ébullition au coeur du quartier  Montparnasse. Il y débarque en 1913 avec ses aquarelles. Au " Dôme " rue d'Odessa, il côtoie les plus grands: Soutine, Modigliani,  Apollinaire, Picasso, Fernand Léger. Le petit bonhomme amuse. Surnommé la " luciole " , " Le Japonais" , " Foufou " , il devient vite la  coqueluche. Son dessin  plaisent  beaucoup. Gravures, sculptures, vitraux, céramiques, Foujita. Ses " femmes " et ses " chats " sont particulièrement connus.

 Alain MOYAT