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24 décembre 1989.-Réalisée avec passion par le sculpteur Jean Barat dans un atelier de Pantin, "la Gloire ", superbe victoire ailée, de résine et d’or revêtue, a pris position au sommet des dix sept mètres de la fontaine Subé. Presque en catimini. Sous le regard du député-maire Jean Falala et l’oeil embué de larmes de Marne, Aisne, Suippe(s),  les trois dernières pitoyables et émouvantes naïades  de pierres aux  membres ou à la tête coupée. Haute de 2,60 m, d’une envergure de 3,40 m pour un poids de 400 kilos, l’oeuvre a été financée grâce à un don de 300.000F (44.843€) du Crédit agricole rémois fêtant tout à la fois son 90e anniversaire et son entrée dans l’union Nord-Est.

La ville a rajouté 200.000F (29.895 €).

La pierre est triste hélas, mais au moins un crime de guerre a été réparé. La statue  de bronze qui ornait en effet la fontaine inaugurée en 1906 par  le Ministre des affaires étrangères Léon Bourgeois, sénateur de la Marne et ancien sous-préfet de Reims avait été purement et simplement volée quarante sept ans plus tôt par les soldats allemands pour alimenter l’industrie de guerre nazie. C’est l’un des nombreux épisodes de la vie d’une fontaine qui attire toujours malgré son état de vétusté  les objectifs des photographes. Histoire

87 projets pour un legs

En décédant en 1899 à l’âge de 82 ans, le riche négociant en tissus Auguste-Frédéric Subé légua à  Reims, sa ville natale une somme de 540 000F(823.022 €) dont 200 000 304.089€) devaient servir à l’érection d’une fontaine. Le maire M.Noirot, puis Charles Arnould et le Dr Langlet, pas encore premier magistrat se chargent du dossier. Premièrement la fontaine sera édifiée en lieu et place de la statue du maréchal Drouet-d’Erlon, là où il y avait déjà la fontaine Pouilly  en 1774 qui vit bien des exécutions capitales. 

Deuxièmement, un concours ayant pour thème une allégorie sur l’industrie locale et la glorification du travail départagerait les quatre auteurs du meilleur projet avant la désignation finale d’un lauréat.

En octobre 1903, c’est finalement l’équipe de l’architecte Narjoux associé à plusieurs sculpteurs: Gascq, Auban et Baralis qui emporte le concours. La première pierre est posée un an et demi plus tard par le maire Adrien Pozzi. Colonne enguirlandée, pampres de vignes, sphères et vasques sont réalisées par le sculpteur rémois Joseph Wéry qui travailla aussi sur la façade de la Caisse d’Epargne. Paull Gascq réalise la statue de la grande victoire ailée et la base de la statue avec Mercure entouré du commerce et de l’industrie; Pascal Auban signe deux naïdes, Baralis les deux autres.

Profitant de son passage à Reims le 15 juillet 1906 pour inaugurer le groupe scolaire du Boulevard Jamin, Léon Bourgeois “baptise” sans flonfon la fontaine en eau symbolisant bien  l’art triomphal de la IIIe République. Déjà critiquée dès sa naissance par " la revue littéraire de Paris et de Champagne " la fontaine n’allait pas tarder à alimenter le moulin des méchantes langues. A tort et à raison.

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(Légende: le jour de l'inauguration)

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(légende photo: 15 juillet 1906 M.Léon Bourgeois, ministre des Affaires étrangères prononçant son discours.)

 1954: polémique entre 

les subétains et les antifontainistes

Elle est laide, nuit à la vibilité, est la cause d’accident. " Faut-il détruire la fontaine Subé " titre l’union en février 1954. Il faut dire que la guerre fait rage entre les antifontainistes qui ne demandent, pas moins que la destruction de la fontaine, du "bidule" ; et les Subétains qui souhaitent la conserver; entre les subéphobes et les subéphiles. Au nom de l’automobile club le célèbre Raymond Roche appuie les premiers, "on l’a accepté, il faut la conserver" répond l’ancien maire Roger Jardelle interrogé dans le journal comme de nombreux autres rémois. Le dessinateur K.Bu s’amuse de la situation.

C’est la guerre froide. Le conseil municipal est invité à rendre son jugement. Faut-il l’abattre? Faut-il la conserver? Premier sursis à statuer. Puis, courageusement, le conseil décide de ne rien décider en oubliant de répondre à la question pourtant inscrite à un ordre du jour. 

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1 avril 1955: l’union remet les pieds dans ...la fontaine en annonçant que Florence, ville jumelle vient d’offrir à la ville une sculpture représentant " l'enlèvement des Sabine" et  qu’elle a justement été installée dans la nuit à la place de la fontaine Subé.

Trois années passent: certains proposent dsans doute en référence au jugement de Salomon de couper la fontaine en deux. Les commerçants n’ont plus d’état d’âme. Ils utilisent la fontaine pour faire la promotion de leur quinzaine commerciale. La transforme en 1958 en une lape de lancement de Spoutnik. En mars 1959, Pierre Schneiter et le président Sirault inaugure une fontaine qui recoule enfin.

Il faudra attendre 1981 et le socialiste Hubert Carpentier pour que des travaux de consolidation et de nettoyage soient entrepris par la société  Noël. 

En 1989, une nouvelle statue payée par une entreprise mécène a redonné de l’éclat au monument blessé. 

La statuaire devait être refaite dans la foulée, la fontaine une fois encore remise en eau, le tout valorisé par un éclairage approprié. Le XXie siècle est à nos portes, et comme la naïade " La Suippe " dont la tête est coupée, les Rémois ne sont pas prêts de voir un jour la fontaine aussi rutilante qu’un bel après-midi de 1906. En 2106 peut-être?

Quand Cabu s'amusait de la fontaine subé

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Façons, malfaçons:

"l’asperge montéé" menacée

Qualifiée pour sa forme " d’asperge mal montée" , de " monumentale erreur" la fontaine aux joints mal faits  se dégrade très vite à la pluie dès 1910. Dégoulinant de  "la Victoire "de l’oxyde de cuivre et de zinc tâche aussi la pierre, couvre de  "mildiou "les pampres de vigne. Maudit miracle pour certains: sur la place d’Erlon détruite à 80% par les obus elle trône toujours. Pierre blessée, mais toujours debout. " Nous eussions volontiers sacrifié en rançon d’un seul chapiteau  de la cathédrale toute la pièce montée saugrenue, tout le nougat pour noce villageoise qu’on appelle la fontaine Subé."

Les années passent et pleuvent toujours les critiques plus vives que le mince filet d’eau qu’on appelle fontaine. " Qui donc, à voir ces jeunes filles sans vêtement penserait que Reims est célèbre par son industrie textile" s’interrogent les chansonniers. " Rémois, vous vous demandez pourquoi, sur la fontaine Subé tant de nymphes sont assises toutes nues et sans pudeur, bien en vue? C’est que, sans doute, l’industrie de la laine ne produit plus de quoi les vêtir et que notre vin leur a joué un tour."

Avec la Seconde guerre mondiale la fontaine gagne un drapeau mais perd sa couronne. Pour défier les Allemands, dans la nuit du  19 au 20 août 1941 quelques jeunes gaullistes dont Pierre Dallier dit " le saint" plante au sommet de la fontaine un drapeau  sur lequel une croix de Lorraine a été tracée au rouge à lèvres. Échelle trop courte, les pompiers ont bien du mal à l’enlever. Le vol de la statue par les Allemands quelques mois plus tard allait mettre un terme, jusque dans les années cinquante aux malheurs du legs Subé.

Alain MOYAT