Panique meutrière: la boulangère  blesse mortellement Ali Rafa  

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Dimanche 12 février 1989.-La soirée anniversaire tourne au drame. Alors qu'ils venaient de fêter en ville les 21 ans d'un copain, six beurs du quartier des Épinettes décident de faire à six heures du matin  une étape-croissants  au 117, rue Lesage. Si les jeunes sont chauds, Jacky Toillon, 47 ans, le boulanger, lui  est ivre. Méfiant par expérience: il s'est déjà fait plusieurs fois volé, insulté, frappé, il n'est pas à prendre avec des pincettes. Comme souvent d'ailleurs. Surtout qu'on ne lui a pas encore livré le sas de sécurité promis depuis quinze jours.  Et il se demande qui va payer. Refuse de les servir. L'un des jeunes montre un billet de 50F mais d'autres commencent à se servir sur les étagères. Ils bousculent même le boulanger et son fils, emportent des brioches. Le ton monte. Tant et tant qu'il réveille Marie-Josée Garnier, 26 ans, sa nièce, devenue sa concubine, endormie à l'étage. Paniquée  la jeune femme s'empare alors d'une carabine 22 long rifle qui reste toujours chargée sous le lit. Elle descend l'escalier   pour faire fuir ces nouveaux chapardeurs de croissants. Elle pénètre dans la boutique. Un coup part. Voulait-elle tirer dans le plafond  "ou tirer dans le tas?" ? Ali Rafa, 23 ans, maçon, père de deux enfants ne le saura jamais. Atteint d'une balle en pleine tête il  s'écroule. Il perd beaucoup de sang. Emmené d'urgence au CHU dans une  R5 par  des copains,  il meurt à peine trois quart d'heure plus tard. L'affaire de " la boulangère " va commencer. Elle va secouer la communauté harkie de Reims puis rapidement et durant quatre années prendre une dimension nationale judiciaire, politique et sociale.

Légitime défense ou dérive sécuritaire?

 "Je n'ai voulu ni blesser, ni tuer" répète Marie-José Garnier en roulant des yeux ronds . Sur le terrain les hommes du commissaire Bailleul travaillent vite et bien. Ils procèdent à onze interpellations, retrouvent pas moins de trois armes de 2e catégorie chez le boulanger: un fusil à pompe, un pistolet à grenaille et un pistolet automatique. Les beurs rémois sont en colère, défilent devant le palais de justice et le commissariat, investissent les locaux de l'union. Des associations montent au créneau.

 Dans la France de 1989 le délit de faciès est trop souvent un passeport pour la violence et le crime racial" commente  le mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (MRAP). 

 -" Ali Rafa est mort pour rien: une fois encore, un jeune issu de l'immigration vient d'être victime d'un crime sécuritaire" ajoute SOS racisme présidé par Harlem Désir.

Me Garaud et Voisin , avocats de la boulangère parlent de " vol qui a dégénéré" , invoquent la " légitime défense" . Me Ludot pour la partie civile estime que " les jeunes ont été agressés en premier" .

Inculpée d'homicide involontaire, Marie-Josée Garnier est placée sous mandat de dépôt tandis que les cinq jeunes qui accompagnaient Ali Rafa dans la boulangerie, inculpés de vols, dégradations et voie de faits sont laissés en liberté sous contrôle judiciaire.

 Les commerçants dénoncent l'insécurité de leurs conditions de travail. Ils  se mobilisent, créent un comité de soutien , demandent " la libération de la boulangère" . Flairant la bonne aubaine, le Front National reprend à son compte le mot insécurité, parle de " racisme à l'envers" , constitue un comité de défense national.

 Le président de l'Union des commerçants et artisans rémois ne croit pas à un problème racial, " mais à un problème de société" .

 

Aller retour à la prison

 Incarcérée le 13 février, Marie Josée Garnier est remise en liberté quinze jours plus tard  par le juge Jean-Marie Lion. Le comité des amis d'Ali indigné, y voit à l'image d'un " incompréhensible dérapage de la Justice , (...), un affront pour les jeunes d'origine maghrébine." Le parquet fait appel de la décision.

 La chambre d'accusation suit le parquet et la cour d'appel ordonne le 16 mars la réincarcération provisoire de la boulangère " par crainte de trouble de l'ordre public" .

  A peine trois mois plus tard, la Cour de cassation casse l'arrêt de la chambre d'accusation de la cour d'appel: Marie Josée Garnier est remise en liberté. Elle retourne dans son Poitou-Charentes natal, en attente de son procès.

 Ce n'en est pas fini des  épisodes judicaires. Le garde des sceaux Pierre Arpaillange, en personne, avait déjà porté plainte contre Me Garaud pour " diffamation contre un fonctionnaire en l'exercice de ses fonctions" : en l'occurence le substitut du procureur  Naïma Datou Saïb  qui avait, (lui reprochait-on)  fait appel contre l'ordonnance de mise en liberté de sa cliente au prétexte qu'elle " était très proche des milieux maghrébins"

 Une première: un député FN: Michel Collinot qui avait cru intelligent  de dire  que " Mme Garnier avait été victime de la pègre importée" est condamné à 1F de dommages et intérêts et 1.500F d'amende

 Plus d'une année de procédure est nécessaire pour dire si l'acte commis le 12 février 1989 par Marie-José Garnier, est un " homicide volontaire" relevant de la cour d'assises , ou " des coups ayant entraîné la mort sans intention de la donner " .

 En avril 1991 c'est définitif, la boulangère sera jugée en cour d'assises. Son sort sera entre les mains d'un jury issu du peuple.

 

1992: Acquittement de la boulangère: Plusieurs nuits d'émeute en ville

 

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Au terme de trois ans et neuf mois de procédure, de deux jours de débat et deux heures de délibéré, le jury de la Cour d'assises a estimé que Marie-José Garnier, la boulangère de Reims, n'était  pas coupable d'avoir le dimanche 12 février 1989 blessée mortellement Ali Rafa d'un coup de carabine. Le jugement provoque applaudissements, tollé, colère et émeutes. 

Vendredi 13 novembre 1992. Marie-Josée Garnier n'est pas coupable d'homicide volontaire. Elle n'est pas coupable de coups mortels. Acquittée. Tandis que dans le prétoire certains applaudissent, les proches de la victime lancent des cris, frôlent la crise de nerfs? Ils sont violemment  repoussés par des CRS. Matraqués même. Le jury a donné sa préférence à l'auteur du profil psychologique de la boulangère. Il n'a rien voulu retenir du réquisitoire pourtant très nuancé, plein de justesse et de justice du procureur général Georges Guttierez qui bien que reconnaissant des circonstances atténuantes à Marie-Josée Garnier, " coupable"  selon lui "de coups mortels" , réfutait la légitime défense puisque les jeunes n'étaient pas armés. "Vous ne devez pas l'acquitter, car, si vous l'acquittez, alors vous accorderez un permis de tuer pour tout et n'importe quoi."

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Trahison, injustice: comme une traînée de poudre du Tribunal dans les quartiers le verdict assomme la famille, les proches et tous les amis d'Ali Rafa profondément indignés. "Comment faire pour que des communautés différentes puissent réapprendre à vivre ensemble après une décision pareille?" s'était demandé Me Ludot, avocat de la famille Rafa.

 Le désarroi cède vite la place à la colère dans la communauté harkie du Pont de Witry. Mais pas seulement.  Nouveaux grafitti: "Ali, on pense à toi. Un croissant = 2,70F = un beur" . Premiers jets de cailloux, de bouteilles incendiaires. Certains, les plus jeunes, très déterminés, ont promis de >Ils bloquent la route de Charleville en plaçant des pneus en feu sur la route, lancent des cailloux sur les pare-brises des voitures qui passent encore. 

-"La peine de mort en France n'est pas abolie. On y exécute même les présumés voleurs de croissants" écrit Dominique Raffin dans l'union, relançant le débat sur la justice populaire. Son propos    approuvé à Paris ne trouve pourtant qu'un faible écho chez les militants puisque la quinzaine d'associations antiracistes emmenée par Fodé Syla, président de SOS racisme parvient à peine à faire descendre 1.500 personnes dans la rue. 

-"On ne tue pas pour un croissant (...)Pas de justice au faciès" . Bien que la loi l'interdise, les commentaires vont bon train sur la décision de justice . 

La famille d'Ali Rafa est même reçue par Mme Mitterrand, présidente de la fondation France Libertés et par Henri Emmanuelli, président de l'assemblée nationale. L'épouse du président de la République se dit " consternée, choquée"  par la mort d'Ali. " La France, pays de sa famille, notre pays, celui des Droits de l'Homme et des libertés est aujourd'hui ébranlée dans ses principes." 

Le procureur Touzet en est lui aussi persuadé qui transmet le dossier de l'acquittement au procureur général près la cour de cassation "dans l'intéret de la loi" . Pas pour remettre en cause le jugement mais pour rappeler  les limites de la légitime défense.

Jean Balland, archevêque de Reims dira lui aussi un peu plus tard en parlant de la mort  de Rafa qu'"il est difficile d'y reconnaître la Justice."

"Vox populi, vox dei "rappelle l'avocat Me Henri Garaud.

Mais les arcanes de la justice n'ont pas finies de désarçonner les  amis d'Ali Rafa. En effet, acquittée au tribunal pénal pour avoir tué accidentellement un agresseur, la boulangère est quelques heures plus tard  condamnée par le tribunal civil pour avoir manipulé une arme. Elle doit verser 175.000F au titre de réparations à la famille de la victime.

Sur le terrain les émeutes se poursuivent. De préférence le soir, dès la tombée de la nuit. Un bus volé est incendié, pont de Witry. Les chauffeurs décident de ne plus rouler après 18 h 30, ni le dimanche. Trois compagnies de CRS ne sont pas de trop pour sillonner la ville. "Il faut recoller les morceaux "assure le député maire Jean Falala.

Président du mouvement "Action, solidarité "Harlem Désir cosigne un article qui n'a pas vertu d'apaisement: "A Reims, les jeunes sont habités par la même terreur que les Noirs du Mississipi dans les années 1950."

Six jours après le verdict, c'est cette fois une mercerie qui est incendiée dans le quartier des Châtillons, un camion brulé Bd Wilson, des pompiers en mission agressés à coups de bouteilles incendiaires dans leur véhicule. 

Les amis d'Ali Rafa déplorent ces agissements. Beaucoup comprennent que ces troubles ne viennent pas forcèment de jeunes issus de l'immigration, mais des dérapages de voyous.

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Le 20 novembre, le député-maire de Reims Jean Falala en appelle à l'Etat. "Des agressions inadmissibles et inqualifiables ont lieu contre des citoyens rémois et prennent en otages des personnes qui n'ont strictement rien à voir avec la décision de justice. Je condamne de tels agissements. Je demande à l'Etat qui a sous ses ordres les forces de police, et dont c'est le devoir, de donner des ordres nécessaires pour qu'enfin la sécurité soit assurée dans la ville." 

Deux jours plus tard des coups de feu sont tirés contre l'ex boulangerie Toillon. 

Protestant contre l'insécurité, mais au cri aussi de "la rue aux Français" quelques groupuscules semblent souhaiter la surenchère en faisant de la provocation près du pont de Witry. Elle ne viendra pas. 

Mais la famille d'Ali Rafa n'a pas finie d'effacer sa douleur. Dans le coma depuis qu'elle a vu son fils, mort, une balle dans la tempe, Mme Hadda Rafa, qui ne s'est pas réveillée depuis, s'éteint en octobre 1993.

Il ne sera pas dit pourtant  qu' Ali soit  mort pour rien. En effet, si aujourd'hui il existe une possibilité de faire appel d'un jugement de la Cour d'assises, nul doute que les législateurs ont du avoir une pensée pour lui  en modifiant le texte de loi.

 Alain MOYAT